• «Ce n'est pas seulement Bizet qu'on assassine»

    Article de Gilles-William Goldnadel dans Figaro-Vox du  08/01/2018 :

    «Ce n'est pas seulement Bizet qu'on assassine»

    "Merveilleuse nouvelle pour les femmes, mais moins bonne pour leurs porcs: Carmen ne meurt plus assassinée, car elle donne la mort au postfranquiste Don José.

    Par décret directorial du théâtre de Florence, le metteur en scène Léo Muscato a décidé de modifier la fin tragique de la belle cigarettière gitane.

    En effet, selon le directeur directif et de progrès du Teatro del Maggio: «à notre époque, marquée par le fléau des violences faites aux femmes, il est inconcevable qu'on applaudisse le meurtre de l'une d'elles».

    La même hystérie vengeresse s'est abattue sur le pays à partir de l'affaire hollywoodienne et ses frasques weinsteiniennes.

    Je passe, hebdomadairement, mon temps à écrire assez invariablement dans ces colonnes que l'époque est dangereusement névrotique. Depuis la rentrée de septembre et les hystéries électroniques venues de l'Atlantique, je décris désormais un effet d'emballement.

    Les émeutes estivales de Charleville et les destructions de statues de généraux sudistes ont traversé l'océan et fait des émules jusque dans Paris où l'on a exigé la mise à bas des suppôts d'esclavagistes Colbert et Dugommier.

    La même hystérie vengeresse s'est abattue sur le pays à partir de l'affaire hollywoodienne et ses frasques weinsteiniennes. Non seulement un porc français est publiquement balancé chaque semaine par-dessus bord, mais plus gravement, le discours public est révisé et sévèrement corrigé.

    C'est dans ce cadre rien moins que rationnel que j'ai été conduit à plaindre avant les fêtes le sort réservé à un humoriste du nom de Tex, congédié comme un malpropre - et dans l'indifférence - par le service public audiovisuel pour avoir osé faire de l'humour noir sur une femme imaginaire, l'œil au beurre assorti.

    Pour ceux qui viendraient à douter de ce que la tragi-comédie de Carmen se situerait dans ce strict cadre révisionniste, la lecture d'un article sans état d'âme publié ce 5 janvier de l'an nouveau sur le site de France Culture est riche d'enseignements. Notamment, les déclarations approbatrices d'Olivier Py qui, comme chacun sait, siège comme un pape de la culture de progrès en Avignon.

    À la question, effectivement assez pertinente, peut-on changer la fin d'un opéra datant du XIXe siècle? l'homme qui se vante d'avoir déjà réglé son compte à Don José dans une adaptation pour l'opéra de Lyon en 2012, répond doctement: «dans la version que j'ai faite à l'opéra de Lyon, Carmen ne mourait pas non plus, elle se relevait et partait, comme si le geste de Don José n'avait pas été un geste mortel, elle l'abandonnait à son sort.»

    Puis ce décret moralisant pour l'avenir: «je pense qu'il y a dans certains opéras du XIXe, une manière de traiter les personnages féminins, qui, dans certains cas, n'est plus acceptable aujourd'hui. Je peux donc comprendre que l'on propose une autre fin»

    Pour persuader encore le sceptique que l'œuvre de révision féministe radicalement engagée est à relier indissociablement au gauchisme culturel de toujours, celui-ci sera sans doute édifié d'apprendre que Léo Moscato à Florence, tout à son ardent désir modificateur, a également transposé le récit dans un camp de Roms des années 80 occupé illégalement par des forces de l'ordre en tenues antiémeutes: «Carmen, qui travaille dans une manufacture de cigarettes voisine du camp, est soumise aux coups de matraque répétés de Don José, un policier irascible et violent» (le Monde du 5 janvier).

    Halte là! On ne passe plus les gitanes à tabac. Seulement les policiers.

    À coups répétés de boutoir, la bêtise idéologique hystérique, en majesté médiatique, est en train de rendre fou, à lier, l'univers intellectuel et culturel occidental.

    Ainsi, en prononçant la peine de mort contre Don José, l'homme de théâtre de progrès ne supprime pas seulement un mâle espagnol trop dominant, mais aussi un flic fascisant.

    En collaborateur zélé des démiurges de progrès qui veulent désormais réviser la culture aujourd'hui inacceptable d'un passé dépassé, je propose avec empressement les modifications suivantes:

    L'ouvrière Fantine, acculée misérablement à la prostitution, plutôt que de mourir de faim pourrait, en un geste de révolte féminin autant que citoyen, étrangler l'homme Javert de ses deux pauvres mains.

    Dans la liste de Schindler, Spielberg, sévèrement chapitré, ferait pendre à présent les SS d'Hitler par des juifs en colère.

    Je propose, encore plus définitivement, qu'à la fin, ce soit le méchant qui meurt. Donc l'homme, le policier, plutôt européen.

    De manière plus générale, je suggère que l'on impose moralement pour tous les-crèves-la-faim, une meilleure fin.

    Mais, trêve de persiflage. À coups répétés de boutoir, la bêtise idéologique hystérique, en majesté médiatique, est en train de rendre fou, à lier, l'univers intellectuel et culturel occidental.

    Ce n'est pas seulement Bizet qu'on assassine, c'est tout simplement la raison.

    Gilles William Goldnadel"

     

    Il serait en tous cas juste de la part de l'auteur de l'article de ne pas mettre comme photo la prise de vue lors d'une des représentations du Met de New York avec Elena Garanca dans le rôle titre.

    J'ai la vidéo et désolé cette production est mise en scène par Richard Eyre et montée en 2010.

    C'est sans doute la plus extraordinaire Carmen jamais vue en dehors de Callas dans l'enregistrement audio qui hélas n'a pas été gravé en vidéo. Don Jose lors de la diffusion par MEZZO était hélas interprété par Alagna toujours aussi inexpressif dans le moindre sentiment et il est bien dommage que l'on ait pas eu à sa place Kauffman qui alternait avec lui en 2015. Garanca a tout pour jouer ce rôle, le physique, la sensualité débordante pour ne pas dire sexualité, la voix. La scène de la Habanera du 1er acte à elle seule vaut le détour et la photo de cet article correspond pratiquement à la fin de la scène d'ailleurs avec ici Keith Miller jouant le rôle de Zuniga.

    Cela dit monsieur Goldanel a raison de déplorer les fantaisies scandaleuses des metteurs en scène actuels à de rares exceptions. Les spectateurs s'ils veulent faire cesser cette pratique n'ont qu'à quitter la salle ou ne pas acheter de places. Quand artistes et directeurs d'opéra se retrouveront devant des salles vides peut-être réfléchiront-ils à deux fois avant de confier à des charlatans en mal de scandale et publicité le soin de monter des chefs d'oeuvre du lyrique comme du théâtre d'ailleurs.


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  • Commentaires

    1
    Mercredi 10 Janvier à 00:27

    Coucou Claude,

    oui j'ai entendu parler de la fin de Carmen de Bizet qui doit se retourner dans sa tombe. On en parlait ce soir car on a enfin regardé  le concert de la Fenice du 1er de l'an. Ce n'était pas mal cette année.

    Douce nuit et bises.

    Sylvie

    2
    Mercredi 10 Janvier à 11:42

    On  est arrivé à un degré de délabrement culturel dans ce monde qui dépasse l'imagination. La France de ce point de vue a atteint des sommets. C'est déprimant à souhait!

     

    Bises

    Claude

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