• En pensant à Abbado

    18h, arrivée au Festival de Lucerne et son magnifique auditorium. Il fait un temps superbe; de la terrasse  du dernier balcon on a une vue à près de 270° sur le lac et ses environs. Je n'arrête pas de penser à Jackie ma pauvre épouse obligée d'annuler ce séjour du fait de ses deux fractures successives des deux cols du fémur en septembre et avril dernier et qui ne se remet que très difficilement.  Je suis parti quand même seul ayant besoin de faire un break après plus de deux mois en aller et retour dans les centres hospitaliers et cliniques et ensuite assuré un mois durant sa garde complète chez elle. Ce n'était pas une contrainte loin de là mais c'est terriblement éprouvant de voir un être cher qui dégringole à cette vitesse du jour au lendemain. Comme si son tremblement essentiel ne suffisait pas...Qu'on ne vienne pas me dire qu'il faut positiver et autres balivernes du même genre.

    Enfin ravalant comme je peux le chagrin qui m'étreint, je rentre dans la superbe salle; on avait réservé pour ce soir deux places au 3eme balcon de face. A cette catégorie vous êtes au prix d'une place d'orchestre catégorie optima à l'opéra de Paris!!! Mais bon ce qui nous attendait en valait largement la peine:

    Ce soir on donne la symphonie des mille, la huitième de Mahler. Près de 500 choristes, 8 solistes un orchestre que le compositeur a voulu quasiment gigantesque en doublant tous les pupitres, 4 flutes, 8 cors, 4 harpes, deux timbaliers et 4percussionnistes, piano, grand orgue, celesta, harmonium et j'en passe.

    La particularité de l'orchestre du Festival qui fut créé par Abbado, le festival lui a vu le jour grâce à Toscanini, est qu'il est exclusivement composé des premiers pupitres des grands orchestres européens- Berlin, Vienne, Leipzig, Paris, l'orchestre de chambre de l'Europe et celui Alma Mahler et d'éminents professeurs de conservatoires réputés comme le trompettiste Friedrich Reinhold qui s'est produit cet année au TCE avec l'orchestre de chambre de Paris. Le chœur principal est constitué par celui de la radio bavaroise un des grands mondiaux, il y a aussi le chœur Latvien et l'orfeon Donostiarra de San Sebastien. Enfin Tolzen KnabenChor, chœur d'au moins une soixantaine d'enfants dont le plus âgé doit avoir 13 ou 14 ans et qu'on voit régulièrement participer au productions de la Flute enchantée. Des voix d'anges!

    L'orchestre sera dirigé ce soir par son nouveau directeur musical le grand Riccardo Chailly. Il rend avec ce programme, hommage au regretté Claudio Abbado qui devait diriger cette oeuvre en 2012 mais y renonça du fait de l'aggravation de son cancer qui l'emporta en janvier 2014. C'est le point final à la grande intégrale véritable référence des symphonies de Mahler avec ce prestigieux orchestre.

    Belle salle, ici à Lucerne on respecte non seulement la musique, mais aussi le cadre et les tenues négligées sont rares même dans les places les "moins chères". Les ouvreuses vous accueillent avec le sourire, vous souhaitent une bonne soirée et n'ont pas l'air de faire une corvée comme les phénomènes de l'opéra de Paris ou de nos salles de concerts.

    L'orchestre et les choristes rentrent sous un tonnerre d'applaudissements; hommes en smoking, femmes soit en noir soit en longue tunique blanche, musiciens en frac et non débraillés comme cela devient l'habitude dans les salles parisiennes...

    Chailly et les 7 solistes principaux, la huitième soprano intervient presqu'à la fin de l'oeuvre près de l'orgue. Le silence se fait, lumières tamisée dans cette nef blanche et marron claire telle une coque de bateau renversée. Jean Nouvel a créé un chef d'oeuvre et l'on ne comprend pas qu'il ait pu faire quelque chose d'aussi laid à notre philharmonie. L'acoustique ici est d'une telle qualité que même du fond de la salle on peut localiser le moindre instrument dans l'espace sonore.

    Mahler a composé son chef d'oeuvre en deux mois à peine en été 1906. Oeuvre colossale en deux mouvements de 90 minutes . La première partie est sur un texte de Hrabanus Maurus que Mahler a en parti réécrit et la seconde est sur le texte de la scène finale du second Faust de Goethe.

    Le premier mouvement débute sur un Vieni Creator éclatant dont le thème principal revient à plusieurs reprises dans le développement du mouvement, mais déjà on entend en filigrane le thème qui clôturera le second mouvement.

    Une telle soirée ne peut se raconter, on est littéralement cloué sur son fauteuil et dans mon cas également bouleversé tout particulièrement par le final d'une beauté inouïe . A la soixantième minute il y a un incroyable dialogue des 4 harpes entre elles soutenues par un frémissement continue des premiers violons qui vous donne la chair de poule.

    Le point d'orgue de la soirée ce fut comme lors du concert où Abbado dirigea le Requiem de Mozart, près d'une minute de silence total du public et de l'orchestre et interprètes suivi d'un premier applaudissement solitaire et timide tant le public était sous le charme, en extase. Ici on n'applaudit pas entre ou au milieu des mouvements. On aime la musique et on respecte les musiciens, les parisiens et d'autres feraient bien de prendre exemple. Par contre les rappels durèrent près d'un quart d'heure avec une salle debout.

    Sachez que cette soirée était filmée et sera diffusée sur Arte le 28 aout à 17h40. Si vous avez une bonne chaine audio connectée sur votre télévision vous vous régalerez, a ne surtout pas manquer, ça vaur mieux que le foot et les conneries olympiques...Pour une fois Arte fait dans l'art.


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